Écrire avec Lee Ufan
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Un point, une ligne, du blanc : écrire avec Lee Ufan

J’ai découvert cet été à Arles le travail de Lee Ufan. Ou plutôt, je l’ai rencontré.
Sur les murs : Un point. Une trace. Du mouvement. Une ligne. Deux formes. Et autour, beaucoup de blanc.
Étrangement, je reste pour regarder. J'ai l'impression de vivre le geste.
Sur cette toile, un pinceau chargé de matière se pose sur la toile. Puis il avance. La couleur s’épuise progressivement jusqu’à ce que la trace modélise une forme.
Ailleurs, ce sont des points qui se répètent, apparaissent, s’atténuent.
Lee Ufan écrit : « Un point appelle un point, il s’étend et devient une ligne. Tout commence par un point et finit par un point. »
Devant ses tableaux, je pense à l'écriture.
Commencer par un point
Il y a quelque chose de vertigineux dans la page blanche. On croit souvent qu’il faut avoir quelque chose à dire pour commencer à écrire.
Mais peut-être suffit-il d’un point. Essayons !
Un mot. Une sensation. Une image. Une phrase entendue. Un souvenir minuscule.
Dans le travail de Lee Ufan, le point n’est pas seulement une petite forme déposée sur une surface. Il engage déjà ce qui va suivre. Un point en appelle un autre. De leur répétition peut naître une ligne. L’écriture aussi avance ainsi. Un mot en appelle un autre. Une phrase fait surgir une image qui n’était pas prévue. Celle-ci ouvre un souvenir. Le souvenir déplace le récit.
Nous ne savons pas toujours où la ligne nous emmène lorsque nous commençons à la tracer.
Écrire, c’est aussi faire l’expérience du temps
Les lignes de Lee Ufan ont ceci de particulier qu’elles portent leur propre disparition.
Le pinceau est chargé de pigment, posé sur la toile, puis le geste se poursuit. Peu à peu, la matière se raréfie. La couleur pâlit. La ligne s’efface. Le temps devient visible.
C’est peut-être ce qui me touche le plus dans son travail : le geste est la condition même de l’œuvre. L’écriture possède elle aussi son rythme, ses accélérations, ses ralentissements, ses épuisements. Écrire pourrait alors consister à observer la trace des mots : ils apparaissent, se prolongent et parfois s’épuisent.
Laisser du blanc
Et puis il y a tout ce que Lee Ufan ne peint pas. Le blanc fait partie de l'oeuvre. La trace existe parce qu’elle n’occupe pas tout l’espace. Cela aussi m’intéresse pour l’écriture. Nous avons facilement tendance à vouloir remplir : expliquer, préciser, raconter davantage, relier les éléments entre eux. Mais un texte respire aussi par ce qu’il ne dit pas. Une coupure. Un saut de ligne. Une phrase laissée en suspens. Un silence dans le récit.
Le blanc permet au lecteur d’entrer. Il laisse la place, il invite. (Tout comme le silence en analyse).
Du dedans vers le dehors
Chez Lee Ufan, le geste met en relation : le corps, le pinceau, la matière, la surface, l’espace qui entoure l’œuvre. Cette conception me semble particulièrement féconde pour penser l’écriture. Écrire n’est pas simplement « sortir ce que l’on a à l’intérieur ». La phrase que nous écrivons n’est jamais exactement celle que nous avions imaginée. Et quelquefois, ce qui apparaît sous notre plume nous surprend. Quelque chose se produit entre soi et la page. C’est précisément cet entre-deux qui m’intéresse.
L’écriture devient alors moins un moyen d’expression qu’un lieu de rencontre.
Essayer : écrire jusqu’à l’effacement
Alors forcément, devant les œuvres de Lee Ufan, j’ai eu envie d’inventer une consigne.
Choisissez un mot. Écrivez-le. Puis laissez-le appeler une phrase. Laissez cette phrase en appeler une autre. Continuez sans revenir en arrière, comme un pinceau qui avance sur la toile. Mais peu à peu, faites diminuer vos phrases. Retirez des mots. Laissez davantage de blanc. Jusqu’à ce qu’il ne reste presque plus rien. Peut-être un mot. Peut-être un point. Puis regardez le chemin parcouru entre les deux.
N'est-ce pas un tableau ?
Un tableau de mots ?
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